"Tu as été captivé par la lecture d'un ouvrage.
Décris dans quelles circonstances tu l'as découvert et tout ce qu'il t'a apporté."
On était en janvier et il gelait à pierre fendre. J'étais en cours de Français, bien installée sur ma chaise, à côté du radiateur -la meilleure place en hiver. La tête posée sur mes bras croisés, je somnolais, écoutant distraitement le professeur débiter son cours d'une voix lente et monotone.
Soudain, le mot "agenda" parvint jusqu'à mes oreilles. Je me redressai, pris le mien, l'ouvris au hasard et chuchotai à Florine, ma voisine:
-C'est pour quand?
-Pour le quinze février, me répondit-elle; on doit lire Au Bonheur des Dames de Zola.
Je griffonai le nom du livre à la date donnée, et soupirai. Du Zola... Sûrement le genre de livre qu'auraient adoré mes grand-parents.
En rentrant chez moi, j'allai directement dans la bibliothèque de mes parents pour voir si le livre demandé s'y trouvait. En effet, après avoir cherché pendant dix bonnes minutes, je le dénichai entre deux énormes dictionnaires. Il correspondait malheureusement à l'idée [que] je m'en faisais: un gros pavé poussiéreux jauni par le temps, dont les pages racornies commençaient à se détacher. Cinq cent pages recouvertes de minuscules lettre d'imprimerie, de points et de virgules à n'en plus finir, de descriptions s'étirant sur des pages et des pages, une véritable concrétisation de l'ennui.
Il fallait pourtant le lire, et je me mis tout de suite à l'ouvrage, espérant l'avoir fini au plus tôt. Contrairement à ce à quoi je m'attendais, je fus immédiatement happée par l'ouvrage, m'attendrissant sur le sort de Denise et de ses frères, me révoltant contre la cruauté des vendeuses, me réjouissant des mille ingénieux stratagèmes mis en place par Mouret pour piéger les femmes, riant en voyant leur résultat. Mais plus que tout ce furent les descriptions qui m'enthousiasmèrent: magnifiques expositions, éblouissantes vitrines, dentelles délicates et tissus soyeux... Je passai grâce à ce livre des heures de bonheur.
Même sans compter le plaisir que j'eus à le lire, ce livre m'a apporté beaucoup de choses.
J'ai d'abord pris conscience que, si épais que puissent être les livres, ils peuvent tous se révéler être un trésor -même si leur lecture est conseillée par un professeur...
De plus, je porte maintenant un autre regard sur les vitrines, les étalages, la disposition des habits ou autres objets, dans les magasins, grandes surfaces, jusque dans les petites boutiques. Derrière toutes ces présentations se cachent-elles de longues réflexions, maintes tangiversations; de même, derrière ces comptoirs, entre les rayons, que pensent ces vendeurs, ces vendeuses, toujours souriants et polis?
En outre, ce roman m'a fait découvrir que ce que nous appelons maintenant la fashion-victim a toujours existé, que la rage et le bonheur des femmes à dépenser, à profiter des multiples occasions et réductions, cette joie à la vue des vêtements ou tout autre tissu, cette attirance pour la mode, ce désir d'avoir toujours plus d'habits, tout cela remonte à longtemps.
Les femmes n'ont pas changé, pour le plus grand bonheur des couturiers, caissiers, vendeurs... et pour le plus grand malheur de leurs maris.
Les livres non plus n'ont pas changé, et c'est pour cela qu'une lecture nous apporte toujours quelque chose.
Remarque qui ne sert à rien: la prof de français a bien aimé mon 1er paragraphe...
Deuxième remarque qui ne sert à rien: c'était justement dans le 1er paragraphe que je disais ce que je pensais vraiment.